
La diversité linguistique en Europe : enjeu et perspective
par M. Jean Petit Déclarations pour le Conseil Européen des Langues (Avril 1996 - Suivant l'U.G.B.)
Jean Petit, Professeur Emérite à l'Université de Reims, Professeur invité permanent à l'Université de Constance.
Les investigations effectuées ces dernières décennies par la psycholinguistique acquisitionnelle ont montré qu'un bilinguisme institutionnel bien conduit ne présentait aucun danger mais était, au contraire, un facteur de stimulation intellectuelle, linguistique, culturelle et sociale.
Le sujet bilingue acquiert une souplesse mentale qui lui facilite la résolution de problèmes et lui permet d'accèder plus facilement à l'abstraction.
L'utilisation régulière de deux systèmes d'expression et les possiblités permanentes de comparaison qui lui sont ainsi offertes l'amènent à pénétrer plus intimement et à mieux maîtriser les mécanismes de sa première langue.
Dans la deuxième langue, il accède à une compétence de communication très voisine de celle qu'il développe dans la première.
Il dispose de capacités d'assimilation accrues pour l'apprentissage ultérieur d'une ou de plusieurs autres langues vivantes.
Portant enfin l'altérité en lui-même, il manifeste une ouverture plus grande à des cultures différentes des siennes. Cette attitude constitue un facteur d'adaptation individuelle en même temps qu'une garantie non suffisante, mais nécessaire, pour la construction et la préservation d'un monde pacifique.
La psycholinguistique acquisitionnelle a également déterminé les conditions de mise en place d'un tel bilinguisme. Elles sont les suivantes :
Egalité de statut des deux langues impliquées.
Atmosphère d'affectivité chaleureuse dans la classe.
Précocité de l'exposition à la deuxième langue (dès la maternelle).
Intensité et durée de cette exposition (mi-temps au moins lors du démarrage, continuité de la maternelle à l'université).
Qualité de la deuxième langue assurée par le recours à des enseignants "native speakers" ou dotés d'une compétence équivalente.
Utilisation de la deuxième langue comme langue véhiculaire, initialement pour les activités ludiques, sensori-et psychomotrices les plus diverses, et ultérieurement pour l'acquisition de savoirs disciplinaires.
Les stratégies naturelles qui se trouvent enclenchées dans ces conditions produisent des réductions, simplifications et régularisations de la langue cible. Elles doivent être traitées non pas comme des déviances condamnables, mais comme des étapes acquisitionnelles inéluctables. Régulièrement confrontées au modèle strandard, elles s'éliminent progressivement dans une démarche d'approximation optimisante.
La pédagogie à mettre en oeuvre doit être fondée sur l'action et la mise en responsabilité des sujets dans des classes à effectifs modérés (vingt élèves au maximum).
L'acquisition institutionnelle devrait enfin être complétée par des contacts extra-scolaires avec la sphère culturelle de la deuxième langue.
Ces dispositions demandent certes un effort financier au démarrage, mais elles offrent le meilleur rapport qualité/prix. En outre, lorsqu'une telle organisation a atteint son régime de croisière, son coût n'est pas supérieur à celui de l'enseignement actuel des langues vivantes pour un rendement incomparablement plus élevé.
Les bilinguismes à installer devraient prendre en considération les grandes langues européennes, nationales et régionales, préférentiellement à l'anglais qui serait abordé comme troisième langue vivante. Cette mesure permettrait de préserver un patrimoine linguistique menacé de disparition et garantirait la communication interculturelle sur notre continent.
Notice biographique sur J. PETIT