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Libérez nos cerveaux !

Une étude menée à l'université Cornell de New York - publiée dans le magazine Nature du 10 juillet 97 - apporte de l'eau au moulin de ceux qui plaident pour l'apprentissage précoce de plusieurs langues : qu'il s'agisse de l'anglais, du javanais ou de notre breton.
Le cerveau de l'homme est une machine merveilleuse qu'il faut savoir programmer ou libérer à temps : chez un adulte, il comprend cent milliards de neurones - autant que d'étoiles dans notre galaxie - et chacun d'eux communique avec ses voisins par plusieurs milliers de connexions. Ces chiffres donnent le vertige. Même si on considère qu'il faut vingt ans pour câbler ce réseau fantastique ,on arrive au chiffre moyen d'un million de soudures à la secondes !

A sept mois déjà... Lorsqu'un petit enfant vient au monde, il n'est encore marqu'é par aucune culture : il est capable d'apprendre n'importe quelle langue. Né de parents bretons, si on le confie à une famille chinoise, il deviendra un pafait petit Chinois parlant la langue des ses parents d'adoption. Mais cette faculté décroît très vite. A sept mois, certaines des liaisons entre ses neurones sont déjà soudées pour la vie, il est un peu moins habile à différencier de nouveaux sons. Il y parviendra si c'est nécessaire, mais au prix d'un effort accru. A dix ans, il sera définitivement trop tard. L'exemple des quelques "enfants-loups" dont l'histoire est connue montre même que, si un petit humain n'a entendu aucun langage humain avant huit ou dix ans, il ne parlera jamais du tout. Autrement dit, si votre grand-père monolingue breton à tant souffert pour apprendre le français à l'armée et si vous avez eu vou smême tant de mal à articuler quelques mots d'anglais au lycée, c'est seulement parce que vous étiez l'un comme l'autre trop âgés pour cet exercice.

Crime éducatif Retarder l'étude de plusieurs langues jusqu'à l'entrée en sixième est donc pire qu'une absurdité : c'est un véritable "crime éducatif", puisque c'est tout simplement attendre que l'enfant n'en soit plus physiquement capable ! A l'inverse, il est frappant de constater, en visitant le collège Diwan, que la pratique précoce de deux langues facilité l'accès aux autre s: les élèves de cinquième y suivent aussi aisément des cours en anglais qu'en breton ou en français.
Les chercheurs américains ont radiographié par IRM le cerveau de plusieurs personnnes bilingues, surtout la zone fraontale dite " de Broca" qui est mise en jeu lorsqu'on parle. Et ils ont vu que, lorsque la deuxième langue a été apprise assez tard, elle est inscrite dans une zone séparée de celle de la langue maternelle : autrement dit, il a fallu pour l'acquérir construire tout un nouveau réseau. Tandis que, chez ceux qui ont appris deux langues en même temps dans leur plus jeune âge, n'apparaît qu'une seule zone activée : elles sont mêllée jusque dans leurs neurones. Les veinards sautent de l'une à l'autre sans s'en rendre compte, ils pensent en même temps dans les deux. Ils accèdent au sens sans subir le joug du signe...

Le poison de la honte On objectera peut-être que des petits ruraux bretons d'autrefois, bilingues depuis l'enfance, ont quelquefois vécu cet état davantage comme un handicap que comme une chance. C'est que explique Genevièvre Vermès, psycholinguiste à l'université Paris VII, pour que deux langues se confortent l'une l'autre et que se crée la capacité d'en acquérir d'autres, il faut qu'elles soient également valorisée par la société. On retrouve le poison de la honte - "yezh ar vezh" - que l'administration jacobine avait réussi à insuffler dans le coeur des bretonnants. Cette vieille tare n'est plus, semble-t-il, qu'un mauvais souvenir puisque la demande de classes bilingues ne cesse de croître en Bretagne : 20% de plus à la dernière rentrée.

Europe multilingue M. Jules Ferry, à l'époque où vous instituiez avec raison l'école obligatoire, vous aviez donc bien tort de suggérer que l'apprentissage simultané de deux langues pouvait "rendre stupide" : c'est exactement l'inverse qui est vrai. Mais, à l'époque, il s'agissait précisément de construire l'unité française en lui sacrifiant les cultures régionales. Aujourd'hui, c'est une Europe multilingue qui nous attend : pour en être citoyen à part entière, il faudra parler plusieurs langues. Je propose à tous les partis, toutes les organisations soucieuses de notre avenir d'organiser un jour une grande manifestation avec comme unique slogan : li-bé-rez nos cer-veaux !

Le Télégramme - Mercredi 8 octobre 1997
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